A genoux sur le béton, je sentis la peau de ma gorge craquer sous la pression de ses canines tranchantes, aussi coupantes que des lames de rasoir, aussi pointues que les dents d'une fourchette. On me tint le torse ainsi que la nuque. Paralysé entre les mains de mon agresseur, des plaintes d'affliction s'échappèrent de ma bouche alors que mon corps se vidait de son sang. Ce qui m'entourait se brouilla lors de la décadence de mes paupières. Je sombrai dans une mort certaine alors que, parallèlement, je m'éveillai aveuglé par des reflets chauds et insistants m'indiquant la présence du jour.
Emmitouflé dans la couverture, mon corps en effervescence à la chaleur du soleil matinal, je contemplai le plafond de ma chambre, chassant de mon esprit la scène de cette fameuse nuit qui me hantait depuis quatre longues années. Mon réveil sonna enfin, m'avertissant qu'il était tant d'aller à l'université. Ma confiance placée en cet écran électronique, elle, s'évapora en un instant.
J'étais en retard pour la dixième fois ce mois-ci, je n'avais pas une minute à perdre. En trombe, je sortis du lit, évitant le linge sale entassé sur le sol. Hâté, je me dirigeai vers la salle de bain pour le brin de toilette habituel. Enfin propre comme un sou neuf, je pris mon sac de cours et quittai la maison à la vitesse du typhon. Ma voiture stationnée était prête à s'éclipser. A l'intérieur, les mains sur le volant, je m'efforçai de ne plus penser à ce cauchemar qui me traquait. J'avais beau me faire une raison d'être et de vivre ce que je suis, l'idée de me frapper violemment la tête sur le volant était toujours l'une de mes premières envies de la journée. Cependant, l'existence que je mène était déjà trop amochée par ma monstruosité ensevelie dans cette apparence humaine pour que je m'inflige des tortures supplémentaires, qu'elles soit physiques ou morales.
A l'université, une main heurta mon épaule alors que j'essayai d'insérer mes livres scolaires inutiles en ce début de journée dans mon casier. En vain. Un à un, ils tombèrent sur le plancher, amortis par mes orteils. Dans un élan de souffrance, je me tournais vers l'importun, ouvrant la bouche pour dégobiller une affluence d'insultes. Cet élan me fît tournoyer le regard et se consolida sur le malavisé.
C'était Aoi. Sa maladresse fit disparaître l'admiration que je portai à son extrême élégance et délicatesse gestuelle. Il était le plus beau d'entre nous, de loin le plus mûr et le plus vieux. Brun, aux iris ténébreuses à vous glacer le sang, imposant par son look décontracté et aguicheur, il était celui qui assumait le mieux notre sort, se disant que nous vivions dans un monde parallèle, que tout était temporaire et qu'un jour, notre vie redeviendrait comme avant. Certes, il était le plus âgé et le plus expérimenté, cela ne l'empêchait pas d'être le plus naïf et le plus niais d'entre nous. Car l'on savait très bien que jamais rien ne serait comme avant.
Son sourire ravageur me détendit et, au lieu de lui coller mon poing dans la figure je me satisfis de lui montrer les crocs.
- Belle journée, tu ne trouves pas ? finit-il par avancer, le sourire indécrochable aux lèvres.
- Ca ne te viendrait pas à l'esprit de réparer à moitié ton erreur en m'aidant à ramasser les livres, par hasard ?
- Temps idéal pour notre petite excursion nocturne. Tu n'as pas oublié, au moins ?
Il le faisait exprès, c'était incontestable. Seul, comme je le craignais, j'amassais mes affaires et les attrapais. Me redressant, je me dirigeai vers la porte de la classe au bout du couloir, côtoyant ce dernier qui me suivait à la trace. Il tenta de me parler mais la marche prompt, j'évitai de lui accorder un dixième de mon attention s'il ne prenait pas la peine de s'excuser. J'ouvris la porte de la classe alors qu'Aoi , n'ayant pas comprit qu'avant l'immobilité du corps, il fallait ralentir, me percuta dans le dos.
- Imbécile, dis-je, insistant sur chaque syllabe.
- Je suis désolé pour tout, murmura-t-il honteux.
Je lui adressai un furtif regard traduisant mon acquiescement. Il était désolé pour tout avait-il dit, devais-je comprendre qu'il était confus pour son manque de délicatesse depuis la seconde où nous partagions sa présence ? Qu'importe, rien ne servait de faire tant d'histoires pour cela. De plus, la voix de Mme Daudeville retentit dans la salle. Hardiment, j'ouvris la porte, ce qui me valut une raillerie d'Aoi.
- Excusez-nous du retard, Mme Daudeville. Pour ma part, j'ai eu une panne de réveil.
Je m'avançai vers cette dernière, prêt à prendre la direction de mon siège.
- Il serait tant d'y remédier, Monsieur Takeshima. Achetez-vous enfin un nouveau réveil, beugla-t-elle de sa voix stridente.
- Je n'y manquerai pas, Madame.
Tandis que j'allais à ma place, Aoi me suivit entrant dans la pièce comme si (pour la seconde fois) rien ne s'était passé.
- Vous vous croyez peut-être dans un moulin, Monsieur Suguru, hurla-t-elle au lieu de beugler.
- Vieille bique, chuchota-t-il. Oué.. 'scusez moi MADAME Daudeville, prononça Aoi, arrogant à souhait.
Puis il alla à sa place.
L'heure interminable allait se terminer. Indiscrètement, Aoi marmonna mon prénom pour m'interpeller. Il m'envoya un bout de papier que je dépliai et où je pouvais lire : "J'ai tellement soif que je serais prêt à me contenter de cette dinde de Daudeville. Dis-moi que tu es d'accord". Quelques centimètres plus bas y était inscrit "Je t'aime". Agacé par une telle idée, aussi cocasse soit-elle, je fronçai les sourcils et lui indiquai non d'un signe de tête.
Aoi fit la moue. Plus tard, il lança de nouveau un morceau de papier lorsque la sonnerie retentit. Toute la classe débarrassa les tables, rangeant leurs affaires avant de quitter la classe alors que moi, je me contentai de lire la nouvelle inscription : "Je ne t'aime plus. Adieu". Quel soulagement ce fût. Plus bas y était noté "PS : Si la rupture t'est insupportable, alors rejoins-moi cette nuit là où tu sais. J'y serai avec Reita, Kai et Ruki." et encore plus loin " Je t'aime plus".
Le jeudi était le seul jour de la semaine où nous ne partagions pas tous les mêmes cours. Je n'allais plus le voir avant ce soir. Quelle délivrance !
__________
La journée fila à une vitesse alarmante. C'était toujours ainsi quand Aoi n'était pas sans cesse pendu à mes basques. Je récupérai les livres dans mon casier que j'avais déposés tout au long de la journée et pris ma destination habituelle après les cours : la maison. Comme la journée, les heures en compagnie de mon chez moi passèrent avec une promptitude démesurée. Je me vêtis de ma veste de cuir noir, mis mes chaussures et sortis de la maison, prenant soin de fermer à clé sur mon passage. Dans la voiture, au premier feu rouge, mon portable vibra. Je décrochai.
- Yosh.
- At....sua....ki.....re....joins.
La ligne était parasitée.
- Je n'entends rien. Répète...
- Atsuaki, rejoins...n...nous à.....l'uni...versité. Tout de sui..te.
Et on raccrocha.
Je ne pus identifier la personne qui était au bout du fil. Cependant, le "rejoins nous à l'université", à peine audible, ne pouvait venir que d'un nombre restreint de personnes. Puisque aucun élève n'était au courant de notre expédition, il s'agissait forcément de l'un de mes meilleurs amis.
Je me dirigeai donc comme on me l'avait exigé à l'université, qui à cette heure de la nuit ne pouvait être que vide et fermée. Je montai les marches qui menaient à la porte d'entrée principale. A ma plus grande surprise, elle était ouverte. J'entrai angoissé et impatient de voir ce qui m'y attendait. Je ne désirais aucunement tomber sur un concierge en train de nettoyer les sols ou alors rencontrer un prof qui veillait et tenait à terminer dans l'urgence toutes les copies de ses classes. Ces possibilités auraient pu s'avérer vraies en pleine journée, mais la nuit elles étaient impossibles et impensables. C'est vrai, pourquoi un prof viendrait ici à deux heures du matin pour corriger des copies alors que son habitat ferait parfaitement l'affaire ?
Un bruit résonna plus loin dans un des couloirs maîtres du bâtiment. Longeant les murs pour ne pas faire part de ma présence en ces lieux, je me dirigeai vers ce bruit suspect qui se doubla, puis se multiplia. Ces fracas ressemblaient étrangement à des cris de personnes que l'on égorgeait. Je me rapprochai encore et encore pour n'être plus qu'à un angle de "ces cris" qui étrangement ne m'épouvantaient guère. Dépassant la tête pour apercevoir ce qui se passait au-delà du mûr, je fus parcouru de spasmes.
Une silhouette frôlant les deux mètres de hauteur tenait entre ces mains une proie. Il faisait sombre et les mûrs insipides envenimaient ma vue. Même si je n'arrivai pas à distinguer exactement la scène, j'étais sûr et certain de ce qui se passait, rien ne pouvait laisser place au doute. Je désirai plus que tout m'interposer, mais il était déjà trop tard. Je le savais.
Je me redressai. Arrêtant d'épier, j'inspirai une bouffée d'air pour avoir les idées plus claires, mais la tête me tourna. Cette odeur, l'odeur du sang, envahissait mes narines j'étais comme hypnotisé par tant d'avidité, je voulais y goutter moi aussi. Mais quelque chose n'allait pas, une question me préoccupait. Qui était cette personne ?
Ce n'est pas cet acte en lui même qui me dérangeait le plus, l'acte de tuer, mais plutôt cet anonymat.
Je tressaillis à l'idée de me dire que cet homme était l'un de mes meilleurs amis. Me dire de venir ici, j'aurai dû m'en douter...
Alors c'était dont ça cette fameuse expédition qu'ils tenaient tant à faire. Je ne pouvais pas y croire, je ne devais pas et ne voulais pas y croire.
Derechef, je me penchai pour voir les dégâts et pour bondir tant que j'y suis, mais il n'était plus là. Seule le corps inerte de cette femme était étendu sur le sol.
La même scène d'il y à quatre ans s'était déroulée sous mes yeux, sauf qu'à cette époque j'étais la proie et que, par chance, j'étais sorti vivant de cette attaque.
Je n'y croyais pas. Notre pacte que que je croyais aussi solide que l'acier, venait d'être rompu. Prendre la vie d'un humain, de ce que j'étais autre fois était impardonnable. Leur volonté de ne pas boire du sang humain leur a échappé pour la première fois, mais c'était déjà une fois de trop. Et ça, je ne leur pardonnerai jamais!